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 La Misanthrope et les autres

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Mérope&Ézéchiel
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Date d'inscription : 10/11/2010

MessageSujet: La Misanthrope et les autres   Sam 7 Juil - 23:35

La Misanthrope et les autres

Je ne sais plus trop comment je suis atterri ici. Tout ce que je sais, c'est que j'y suis et que je dois maintenant honorer la demande de mon mécène. Je ne pourrais non plus déterminer si l'ambiance -pardonnez l'euphémisme- totalement folle de cette forêt de gratte-ciels et de lumières me plait ou me leste. J'ai sans cesse cette impression d'être submergé par un raz-de-marrée de démence, mais j'ai aussi l'impression de vivre quelque chose d'enrichissant. Décidément, en plein cœur de cette broussaille métropolitaine, la routine n'existe pas. Les gens courent dans tous les sens comme s'ils veulent contrecarrer les effets du temps pour profiter de la vie plus longtemps. Mais ici, j'ai l'impression que les arts sont inconnus. Tout ce qui sort de la bouche de ces hommes sont les mots argent, plaisir, travail et plaisir. C'est si différent du Jardin Radieux, si différent de Notre-Dame-de-Paris et ses environs, ... si différent du monde que je connais.

Je tente de ne pas trop m'attarder à ce panorama, car mon temps lui-même est compté. Si je n'agis pas assez vite, je risque d'être emporté par les caprices de Fantasia, emporté loin dans un univers totalement différent de celui-ci et, par transitivité, dans un univers où ma mission ne pourra être accomplie. Je presse donc le pas. Je nage à contre-courant au travers les dizaines de courants qui me bousculent dans tous les sens. Et les gens me regardent. Ils m'épient comme si j'étais un monstre. Mais franchement, je ne peux leur en vouloir. De la façon dont je suis vêtu, je suis trop différent. Ils doivent avoir l'impression d'observer un retardé de la société. « Pardonnez-moi, monsieur » Je ressasse ces quelques syllabes continuellement à toutes le fois que j'importune la marche d'un quidam de mon cistre ou de mon épaule. Pourquoi suis-je le seul à être désolé?

Ils sont beaucoup trop... Cette ville est beaucoup trop grande, beaucoup trop populeuse, beaucoup trop animée pour que je puisse mettre la main sur cette dame qui, pourtant, pourrait apporter beaucoup au Consulat et aux cités dorées. Je n'ai qu'une description nébuleuse de ce qu'elle est et de ce qu'elle fait. Au beau milieu de cette ville qui ne dort jamais, comment puis-je retrouver une simple architecte qui, probablement, a bien d'autre chose à faire que de se morfondre dans cette foule? Mais je dois trouver une solution. Je dois prouver à Érato que je suis prêt à représenter son art. Je dois prouver à Genesis que je suis prêt à représenter le Consulat.

Dans le doute, l'instinct ne ment jamais, semble-t-il. Et justement, mon instinct me souffle quelques mots à l'oreille. L'écoutant, je dégaine mon cistre comme s'il s'agissait d'une rapière ou du sabre d'un pirate des hautes-mers. Je grimpe agilement sur ce qui semble être un véhicule à quatre roues et qui, lorsqu'il maraude dans les rues semble se promener magiquement, et je me mets à jouer. Mais personne ne m'entend. La cacophonie de ces hommes surpassent la mélodie de ma guitare. Je joue de plus belle, plus fort, plus ardemment et avec plus de passion. Rapidement, je sombre dans cette démence artistique qui m'étreint à toutes les fois que j'use de mon art. Mes doigts gambadent sur les cordes mon instrument comme s'ils sont enchantés, ma bouche laisse passer des mots et des termes que je ne croyais pas connaître. Je suis envoûté par ma propre poésie, mes propres métaphores, mes propres rimes. J'en oublie qui je suis, et je chante encore un plus fort, d'une voix si angélique qu'elle ne semble pas m'appartenir.

« Quand le Grand de Bellefeuille mit au monde un enfant,
Sans moindr'hésitation, il le nomma Laurent.
Devant lui se dressait un avenir doré,
Côtoyant le grand luxe et la mondanité.
Mais hélas! ses parents n'aimaient pas leur gamin,
Et fut-il condamné à un trist'chagrin.
»

Mes mots deviennent de plus en plus forts et s'élèvent dans la ciel comme si je soufflais dans un cor gigantesque. Certains hommes s'arrêtent, me regardant d'un regard perplexe. Ils ne comprennent pas ce que je dis, ils ne comprennent pas ce que je fais, mais mon plan mis en marche semble fonctionner pour le mieux. Peu à peu, d'autres fourmis s'ajoutent à la masse. Plusieurs d'entre eux sont même épris d'une envie incontrôlable de valser au rythme de mes vers. Ils semblent pour la plupart séduits par ma poésie et par la douce symphonie qui s'échappe des cordes de mon cistre.

Je n'ai qu'une seule idée en tête. Je focalise toute mon énergie pour la mettre à exécution. Mais je sens que Fantasia sera bientôt perturbée. Je dois agir plus promptement, plus efficacement. J'augmente le tempo, mes mains dansent sur ma guitare avec un rythme endiablé et je me mets moi-même à me balancer d'un côté et de l'autre. Entraîné par mes propres arts, je descends de mon piédestal et m'installe cette fois-si sur un mastodonte ambulant qui s'est arrêté sur l'intersection. Je vois maintenant l’entièreté de la foule, des fanatiques que j'ai créés. Et je peux maintenant continuer, continuer l'histoire de Laurent de Bellefeuille pour enfin mettre la main sur cette architecte qui, probablement, est elle aussi happée dans cette masse fourmillante.

« Ainsi sans amour, amitié ou affection
Laurent sombra dans un dédal'd'introversion
Égoïste, orgueilleux, insensibles, am'nez-en!
Mais ô combien charmant, ravi et séduisant,
Il faisait tomber les femmes comme d'vulgaires mouches,
Les dames, les femmes et même les saintes-nitouches.
»

Ils sont maintenant plus d'une centaine. Je les vois même murmurer les paroles que j'improvise. C'est presque terminé.

« Tous hommes détestent Laurent parce qu'il est beau,
Toutes femmes adorent Laurent parce qu'il l'est trop.
»

C'est maintenant ou jamais.

« Femmes ou jouvencelles et dames; écoutez très bien!
Car le chic Laurent erre quelque part dans l'coin
Alors, en chœur, femmes et dames de cette grande cité,
Exclamez vot'passion pour cet hominidé!
»

Le temps s'arrête pendant une nanoseconde. Je ne crains pas l'échec de ce plan, mais j'espère trop sa réussite pour vivre le contraire. Je répète mon dernier ver avec une vigueur particulière, voulant attirer l'attention de toutes les femmes présentes dans la rue de la cosmopolite. Comme je l'avais espéré, les mâles restent placides et impassibles, n'exprimant pas leur possible haine pour Laurent qui vient, sans le savoir, de conquérir le cœur de leur dulcinée. Mais toutes les demoiselles, elles, se mettent à acclamer ce prince égocentrique qu'elles ne connaissent pas. Pendant qu'elles perpétuent leurs jérémiades, je balaye les horizons d'un regard furtif. Je répète pour la troisième fois l'ultime ligne de mon ode chantée, et la foule féminine s'excite encore un peu plus. Elles hurlent toutes, sauf une. Sauf une septuagénaire au regard sévère qui abhorre les humains et qui refuse de se laisser conquérir par l'un d'entre eux.

Je l'ai trouvée, et alors je remercie la foule pour leur écoute solennelle et je m'enfonce dans la cambrousse agitée jusqu'à discerner l'architecte d'intérieur qui, blasée par le spectacle, s'engouffre dans une ruelle plus sombre de la ville. Je la suis discrètement en essayant de me faufiler au travers les nouveaux tsunamis humains qui reprennent leur cours. Je réussis à me détacher des courants et je pénètre dans la même voie exiguë que la vieille dame. J'accélère le pas, je marche de plus en plus vite. Je veux l'atteindre avant qu'il ne soit trop tard. Je ne veux pas avoir à recommencer cette mission de nouveau. Je suis à quelques pas d'elle, je parviens à mettre la main sur son épaule. Elle se retourne de panique, m'assène un coup violent de son sac. Je suis assommé, certes, mais je ne bouge pas. Je plonge mon regard dans le sien.

« Navré de vous avoir effrayée, madame, que je dis en massant ma joue. Et aussi désolé de vous importuner, mais serait-il possible que j'aie affaire en ce moment avec l'une des architectes d'intérieur les plus réputées que ce monde ait portées? » Son regard intransigeant et rigoureux se nuance un peu, s'apaise. Je vois presque apparaître un sourire sur ses lèvres, mais elle le dissimule en fronçant grossièrement les sourcils. « Je suis en effet architecte d'intérieur. Je peux vous aider, mais vous devez avoir de quoi payer. » Je souris, satisfait d'avoir mis la main sur la bonne personne. Je lui réponds en tentant du mieux que je peux de cacher ma soudaine allégresse. « C'est plutôt moi qui pourrais vous aider, madame. Je me présente, Vyce Bozeck, poète du Consulat, un groupe établi dans un monde plutôt différent de celui-ci. Le maître des arts à la tête du Consulat a entendu parler de vos exploits, et il aimerait vous rencontrer pour un engagement à long-terme. Il semble que vos talents pourraient être très utiles pour nos cités dorées. »

Silence de mort. Elle semble réfléchir, cogiter avec une telle intensité que ses joues s'empourprent subtilement. Je la regarde et je tente de percer son esprit afin d'anticiper sa réponse avant qu'elle soit explicite. Mais ses yeux sont si rudes qu'ils m'empêchent de la sonder. Cette femme doit être un dotée d'un talent incommensurable pour abriter sa personnalité si... cassante. Et alors que je suis sur le point de renchérir pour la persuader, elle m'interrompt d'une voix gutturale : « J'accepte, mais attention! Je veux des conditions irréprochables, un salaire plus que décent et je ne veux pas signer de contrat. Je veux partir quand je le désire. Et par dieu, je ne veux personne dans mon atelier. Je veux rester seule. Je déteste les gens et ceux qui me dérangent. » Je laisse un rictus croquer mes lèvres. Je lui tends la main pour conclure le contrat - qui n'en est pas un -, mais elle ne bouge même pas le petit doigt. Elle termine sa tirade d'un ton sec : « Et il fait chaud ici... Je veux un verre d'eau. » Je la regarde, interrogatif, mais j'accomplis sa sollicitation sans trop de discussions. Je me concentre, et peu à peu, un grand verre de cristal se modélise dans le creux de mes mains. Alors qu'elle me toise la bouche ouverte et les yeux écarquillés, je lui donne. « Tenez ça pendant que je verse un peu d'eau. », que je lui demande d'un ton calme.

Quelle idée absurde. Je concentre mon énergie magique dans ma paume et un minuscule jet d'eau émerge de mes doigts. Je le laisse couler lentement jusqu'à ce que le verre de l'architecte soit rempli. J'essaie d'annuler le sort, mais je ne parviens à rien. Le fin liquide continue de fluer et d'asperger la demoiselle. Je me frappe la main, dans l'espoir que le tout arrête et que je me réveille de ce mauvais cauchemar. Mais non seulement l'eau ne cesse pas d'émaner, mais le jet devient de plus en plus puissant. J'arrose tout ce qu'il y a à mes côtés, mais je conserve mon calme, car il est totalement inutile de perdre son sang-froid dans de telles situations. « Arrêtez ce petit jeu, monsieur, ou je décline immédiatement l'offre! », qu'elle s'écrie en essayant de sécher son haut légèrement trempé. J'essaie encore, vainement.

Face à l'absurdité de cette situation, je ne peux m'empêcher de rire un peu. Et le jet devient beaucoup puissant, des litres de liquide déferlent de mes doigts chaque seconde. Rapidement, la pluie torrentielle que j'ai générée recouvre les rues asphaltées de la ville, avant de former un véritable lac. Je prends instinctivement la vieille dame par la main et je l'aide à traverser le courant jusqu'à atteindre le quartier où je me trouvais toute à l'heure, mais je ne vois qu'un désert océanique. Heureusement le jet d'eau se calme doucement, mais le bassin continue étrangement de devenir plus profond. Je sens une main qui m'attrape, qui me saisit le collet et qui me tire. Mes pieds sont soulevés du sol, puis ceux de l'architecte. Que se passe-t-il dans ce monde de malheur?

Lorsque je rouvre les yeux, je ne suis plus dans la ville démente bondée de gens désaxés, mais bien égaré, sur un grand navire, au beau milieu d'une étendue d'eau sans fin. La vieille dame est à mes côtés, assise sur un banc adjacent, à pester et à fulminer sur les derniers événements. Bizarrement, je ne me dirige pas directement vers elle, mais plutôt vers ce qui semble être le capitaine du navire. Il répond au nom de Noé, arbore une courte barbe grisâtre et une chevelure dans les mêmes tons qui vient rejoindre sa pilosité faciale. Tout de suite, je suis mis en confiance par son regard d'homme bon et noble. Je ne ressens même pas le besoin de poser ma question, car je sens qu'il va y répondre. « Bienvenue sur mon arche, jeune homme, de commencer le vieillard. Dans quelques mois, nous atteindrons les rives et pourrons débuter une nouvelle civilisation chaste, pure et bonne. » Je ne comprends pas. Pour tout dire, je comprends encore moins. Mais j'ai envie de comprendre. Je m'assois à mes côtés; j'en oublie presque mon interlocutrice qui est toujours colérique un peu plus loin. Je n'ai plus tellement envie de quitter Fantasia. Ce monde est si poétique.
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