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 Le Fléau de l'écrivain

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Mérope&Ézéchiel
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Date d'inscription : 10/11/2010

MessageSujet: Le Fléau de l'écrivain   Mar 8 Jan - 13:03

Le Fléau de l'écrivain

Je divague, comme à l’habitude. Je ne fais rien d’autre que de divaguer ces derniers jours. Ce n’est pas désagréable. Je me plais à divaguer. Certains pourraient pourtant considérer que je suis improductif et que les précieuses heures que je perds à errer pourraient être utilisées à de meilleures fins, mais dans l’immédiat, leur jugement ne m’importe peu, même qu’il passe des mètres au-dessus de ma tête. L’opinion des autres m’indiffère. J’ai envie de divaguer, alors je divaguerai jusqu’à ce que ma divagation m’apparaisse ennuyeuse. Tel est mon destin, jusqu’à ce qu’on me l’arrache subitement, jusqu’à ce que l’Unique reprenne ce à quoi je tiens le plus au monde. Je ne préfère ne pas y penser. Je ne veux pas ruiner le bonheur que je cultive, ou plutôt que j’ai appris à cultiver. Je me sens bien.

Je ne sais pas trop s’il fait froid ou si c’est moi qui suis demeuré trop longtemps à l’extérieur. Il ne neige pas, le ciel est dégagé et qu’une légère brise vient parfois empourprer mes joues. C’est la température idéale pour marcher et ne rien faire. Non, ce que je dis est considérablement absurde : toutes les températures sont idéales pour marcher et ne rien faire.

Je suis plus qu’heureux d’avoir abandonné mes terres natales pour fouler celles-ci, celles du Jardin Radieux. Cette ville est si poétique, si artistique, si non conventionnelle. En fait, je ne pourrais dire si elle est non-conventionnelle ou si c’est moi qui ai vécu trop longtemps dans une contrée qui l’était trop. Après tout, qui fixe les normes? Personne. Alors, pourquoi se conformer à des règles que personne n’a établies? C’est ridicule. Si ma liberté est éphémère, elle m’a au moins enseigné que le meilleur moyen d’en profiter était d’en profiter. C’est une philosophie un peu répétitive, mais c’est la seule qui s’est forgée dans mon esprit depuis le début de mon périple.

Éventuellement, je rendrai au quartier général du Consulat, ce groupuscule d’artistes. Peut-être que je pourrais faire profiter de mon talent à des gens qui le méritent vraiment?

Et plus j’y pense, plus je suis stupéfait. Cela fait si longtemps que je n’ai pas écrit pour le plaisir, que je n’ai pas mis sur papiers des lignes insipides pour les autres, mais si parlantes pour moi. J’ai toujours rêvé d’écrire des fables et des contes pour moi et pour moi-même, mais ma condition me l’a toujours empêché. Et si je profitais de mon affranchissement pour réaliser ce vieux rêve d’enfants? Je ne peux repousser cette décision au lendemain, car y en aura-t-il un pour moi? Je ne peux me fier sur des suppositions et sur de simples hypothèses. Je ne veux pas avoir de regrets. Les regrets forment une nostalgie si accablante. Ils sont le pire fardeau des hommes.

Je divague donc, mais cette fois-ci avec un objectif bien précis : trouver une place propice à l’inspiration où je pourrai dégainer une plume et écrire tranquillement. C’est plutôt difficile de faire un choix, car les panoramas sont partout majestueux ici. J’aimerais avoir deux paires d’yeux supplémentaires pour pouvoir épier correctement les horizons et pour pouvoir admirer en bonne et due forme les splendeurs du Jardin Radieux. Où pourrais-je donc me rendre? Près de la fontaine, dans le quartier résidentiel, au pied des tours du Consulat, près des boutiques, sur la grande place publique, dans un café un peu isolé… Je n’en sais rien. Je cesserai de marcher quand je serai satisfait. Je cesserai de marcher quand mes pieds auront trouvé l’utopie qui me fait rêvasser.

Je marche quelques minutes, peut-être une heure, je ne sais plus. Je débouche finalement sur un grand jardin, sur une étendue verdoyante constellée de fleurs, de plantes et d’herbes de toutes sortes. Je suis presque aveuglé par tous ces éclats de couleur qui se dessinent devant moi, dans ce champ magnifique. Instinctivement, je ressens le besoin de m’arrêter et de m’asseoir au centre de cette plaine florissante. Avant d’écrire, je prends quelques secondes bien méritées pour me reposer et humer les odeurs exaltantes des fleurs. Je n’aurais pas pu mieux choisir que ce jardin au sein même du Jardin Radieux.

Je défouraille de mon manteau un parchemin, une plume et un peu d’encre que j’ai achetés chez une boutiquière à quelques pas de la fontaine grandiose. Et je me mets à écrire. La pointe de mon outil s’enfonce dans le papier et je suis tout de suite épris par cette même démence créatrice qui m’assaillait lorsque j’œuvrais – je parle du passé comme s’il était réellement… – pour l’Unique. Je suis prêt. Je me sens bien. Mon cœur bat de passion, mon cerveau fume de créativité, mon sang bout de motivation. Je suis prêt. Je me sens bien. Si bien.



Je ne comprends pas. Rien n’arrive. Mon poignet ne se déplace pas tout seul. Mes doigts ne valsent pas sur la plume. Ma main n’est pas contrôlée par l’inspiration. Rien n’arrive. Suis-je déçu ou triste? Fâché ou contrarié? Mais contre quoi? Contre moi-même qui ne parvient pas à écrire un seul mot? Tout cela est si étrange, si curieux…

Je dois m’évertuer pour que mon poignet se mette en action et qu’il note quelques lettres, quelques syllabes, quelques palabres jusqu’à ce que je voie apparaître une phrase au beau milieu des gribouillis. Je la lis, et je suis désappointé. Je recommence. Je réécris cette même phrase, mais en changeant sa disposition, sa composition, sa beauté. Je la lis, et je suis désappointé. Je réessaie pour une troisième fois, cette fois-ci avec plus d’ardeur, plus de passion, plus de vigueur, mais en vain. Ma plume n’écrit rien de bon. Je n’écris rien de bon. Pour la première fois depuis des lunes, je suis insatisfait de mon talent.

Je n’y arriverai jamais. L’Unique m’a libéré pour que je retrouve mon inspiration, pas pour que je l’égare parmi les hommes. J’essaie de me calmer, c’est la meilleure chose à faire dans cette situation. Je n’y arrive pas. Je ne suis plus épris par une démence créatrice, mais par une folle rage. Que m’arrive-t-il?

Je baisse les yeux quelques moments, mais je suis sitôt ramené à la réalité par une agréable symphonie qui fait même danser mes tympans. La musique est entraînante, enivrante, mais je ne parviens pas à déterminer de quel côté ni de quelle source elle provient. Je balaye les alentours du regard, presque paniqué, et je finis par discerner, à travers les puissants rayons du soleil, cinq jouvenceaux qui portent chacun un instrument : un luth, une lyre, une flûte traversière, un tam-tam et… Non, l’un d’entre eux n’a rien dans les mains et ne tient rien entre ses lèvres. Il chante. Sa voix est son instrument. Plus ils s’avancent, plus leur mélodie m’enchante. J’ai presque envie de me lever, de lancer mon parchemin entre deux bourrasques et de valser sans but. J’en ai presque envie... J’en ai envie. Je me lève.

Et ils arrêtent de jouer brusquement et sans avertissement. L’un d’eux prend la parole, mais je suis si tourmenté que je ne parviens pas à identifier de quelle bouche les mots proviennent.


« Que faites-vous, mon bon monsieur? Vous nous avez l’air bien perdu! »

Je réfléchis, mais on m’interrompt.

« Nous nous présentons, nous sommes la Triade! »

« Vous n’êtes pas tr-- »

« Nous ne sommes pas trois. Vous êtes un incroyable observateur, mon bon monsieur. »

« Vous êtes-- »

« Nous sommes en effet! Nous sommes des musiciens, des bardes, des ménestrels. Nous accompagnons les danses les plus folles du Jardin Radieux, et plus loin encore. Nous racontons les exploits les plus épiques jamais vécus. Nous assistons les âmes égarées en manque de passion! Nous sommes l’incarnation de l’art passionné et nous déambulons! Nous sommes… la passion ambulante. »

Je me perds dans ce qu’il dit. J’essaie pourtant de me concentrer pour comprendre, mais mon esprit est captivé par la façon dont ils sont vêtus. Ils ont l’air de provenir d’une époque lointaine, ou d’un monde isolé à l’abri de l’évolution. Leur accoutrement, qui est identique entre eux, est coloré à souhait, s’accordant avec le champ de fleurs qui les entoure. Ils portent tous un béret muni d’une plume, une tunique avec des épaulettes amples et des fioritures au niveau des hanches et des pantalons ajustés qui se terminent par une paire de souliers cornus noirs. Franchement, ils sont beaux à voir.

Quant à moi, j’hésite à me présenter, alors je ne le fais pas. À la place, j’ai une centaine de questions qui me brûlent l’âme. Cependant, une fois de plus, je suis interrompu.


« Mon bon monsieur, que faites-vous? »

« J’écris. »

Le barde chanteur regarde mon parchemin presque pur.

« Vous n’écrivez pas beaucoup! Vous êtes en manque d’inspiration? »

« Je suppose. », que je réponds d'une voix triste.

« C’est une mission pour la… Triade! », qu’il s’écrie.

Les quatre autres se mettent à jouer de leur instrument de façon endiablée, comme si la vie allait leur filer entre les doigts s’ils ne jouaient pas avec ferveur. Dès les premières notes, je sens mon corps se revigorer et mon cœur se débattre de plus en plus. J’ai l’impression d’être en vie, encore plus qu’à l’accoutumée, comme si l’harmonie des sons m’insufflait un peu de vitalité et de vivacité. Pour la seconde fois, j’ai envie de danser et d’en oublier tous les problèmes d’inspiration qui pèsent sur mon moral. Ce n’est plus ma tête qui dirige mes membres, mais bien la musique.

Je me lève tranquillement. Je peine à garder le parchemin et la plume entre mes mains. Je sens que mes jointures veulent fléchir pour s’adonner elles aussi à la beauté de cette mélodie. Je tournoie. Tranquillement, mais je tournoie. Le barde chanteur ne chante pas, mais parle d’une voix si haute et si grave que j’ai l’impression que chacune de ses syllabes est harmonisée avec la musique d’ambiance.


« Écrivez, asseyez-vous et écrivez. Laissez-vous guider. »

Je fais ce qu’il me dit sans trop comprendre.

« Mais je ne peux pas écrire, j’en suis incapable! Ce sera inintéressant! »

« Alors, écrivez des mots inintéressants jusqu’à ce qu’ils le deviennent. »

« Mais je n’en ai pas envie. Je suis démoralisé, démotivé. »

« Alors, écrivez des mots démoralisés jusqu’à ce qu’ils deviennent beaux. »

« Mais je ne sais pas quoi écrire… Je n’ai pas d’idées.

« Alors, écrivez n’importe quoi jusqu’à ce que ça devienne quelque chose. »

La symphonie s’arrête d’un coup, et je me sens aussi retomber dans la démotivation et dans le désespoir ne pas pouvoir écrire. Je leur demande de remettre en marche leur folie musicale, mais ils refusent catégoriquement. Le barde chanteur de me répondre :

« Nous ne serons pas toujours là pour vous accompagner. Vous devez le faire seul. Vous en êtes capables. Nous avions confiance en vous, mon bon monsieur! »

Je ne sais plus quoi répondre, alors j’écris. J’écris des mots inintéressants, mais ils ne le deviennent jamais. J’écris des mots dépressifs et démoralisés en attendant qu’ils prennent une ampleur plus joyeuse, mais je n’y arrive pas. J’écris n’importe quoi, mais même quelques minutes après, mes mots ne veulent toujours rien dire de concret, de beau, de majestueux. C’est peine perdue. Je suis une peine perdue.

J’ai presque envie de lancer ma plume du bout de mes bras pour ne plus jamais être confrontée à cette étrange sensation qui me leste. J’ai cru toute mon existence avoir un certain talent pour écrire et j’ai cru que mon imagination était inépuisable, mais j’ai tort du début à la fin. Si je n’ai plus ce don, si je n’ai plus cette passion, alors que me reste-t-il? C’est la seule chose que je sais faire, la seule chose pour laquelle je mériterais certaines félicitations, des encouragements et des motivations. Sans l’écriture, je ne suis qu’un parmi tant d’autres. Sans l’écriture, je sombre dans les rouages de la routine et de la lassitude jusqu’à la fin des temps. Sans l’écriture, je deviens comme ces gens dans le train : sans passion, sans âme, sans bonheur… Je ne sais plus quoi faire.

Je regarde la Triade avec une moue qui leur apparaît assurément désespéré. Le barde chanteur me répond d’un clin d’œil amusé et s’approche de moi. Il s’accroupit, penche sa tête vers la mienne et me susurre quelques mots à l’oreille :


« Tu sais ce que l’on fait quand l’inspiration ne vient pas à nous? »

Je n’acquiesce pas. J’ai l’impression d’entendre les propos de l’Unique. Je frémis.

« On va à elle. »

« J’essaie, mais-- »

« Non, vous n’essayez pas. Vous mentez! Vous n’essayez pas correctement! »

« Comment faire? Aidez-moi… »

Il se relève en invitant la Triade à jouer. Cette fois-ci, son ton de voix est si variant et sa façon d’allonger certains mots est si flagrante que je ne sais plus s’il parle ou s’il chante. Peu importe ce qu’il fait, le simple fait de l’entendre m’ahurit.

« Vous savez, vous n’êtes pas le seul à souffrir d’un manque d’inspiration. Pendant quelques secondes réfléchissez, vous n’êtes pas le seul écrivain à chercher la motivation. Nous en avons côtoyé des artistes en panne d’idées et des amoureux d’art à la recherche d’une folie passionnée. Chez les écrivains, tout est plus flagrant. Avec eux, l’inspiration est le pire des problèmes déconcertants! Le souci avec eux, c’est qu’ils savent qu’ils sont en train de rédiger, c’est qu’ils cogitent trop et oublient de s’enivrer. Les danseuses, elles, quand elles valsent et dansent, n’avez-vous jamais remarqué que jamais elles ne pensent? Elles effectuent leur mouvement avec grâce et minutie, mais jamais entre deux roulades elles cessent pour penser en catimini. Elles dansent, mais elles oublient qu’elles le font. En transe, elles omettent quels devoirs de danseuse elles ont. L’écrivain, lui, devrait écrire en agissant comme elles! En oubliant que ses pensées ne sont jamais essentielles. Ils devraient au bout du compte ne pas écrire une histoire, mais de faire en sorte que chacune des syllabes soit jubilatoires. Dans leur récit, ils ne devraient jamais être l’écrivain ou auteur, mais le personnage qui vit chacune des splendeurs. Écrivez, mais n’écrivez pas. Vivez vos mots, comme si c’était votre propre combat. »

Je ne réponds même pas. Au moment où il prononce le dernier mot de son discours, je suis déjà penché et ma main danse déjà sur le parchemin. Je trempe ma plume dans l’encre avec ardeur, j’écris, je recommence. J’ai l’impression que par la simple force de leurs mots, la Triade m’a enseigné que l’inspiration était une quête perpétuelle. Comme tout autre chose, elle n’est jamais acquise. Et quand on la perd, il faut la retrouver par nos propres moyens. Elle n’arrive jamais toute seule, il faut provoquer son arrivée.

L’inspiration est le plus beau cadeau des écrivains, mais elle est aussi la plus grande des complexités.

Ainsi, alors que je me mets à écrire, je me rends compte que ce n’est pas la seule chose que je fais : je vis, aussi. Je vis les péripéties des personnages, j’affronte ce dragon, je grimpe cette montagne, je franchis cet océan à la nage, j’ai froid, j’ai peur, j’ai faim, je perds des amis, je vis des deuils, je remonte la pente, je me sens mieux, j’aime, je retourne à la source, j’aime, je pleure, je ris aux éclats… J’aime. Je ne suis plus qu’un auteur. Je suis beaucoup plus que ça.

Je ne sais pas combien d’heures j’ai écrit, mais j’ai dû m’arrêter après plusieurs temps, car le soleil commençait à se dissiper à travers l’obscurité. Quand je me retourne, la main engourdie par l’effort, les bardes ne sont plus là. Je ne vois qu’un luth, seul, étendu dans la verdure environnante. Entre ses cordes, un morceau de parchemin est retenu et dansotte avec le vent froid. Je le prends délicatement et je le lis.


Félicitations, vous avez retrouvé l’inspiration. Vous la perdrez un jour – c’est une certitude! –, mais au moins, vous saurez la retrouver. Si, entre deux paragraphes, vous vous lassez d’écrire et que vous avez envie de discuter, rejoignez-nous au Champ des bardes. Je ne vous dis pas où ce lieu se trouve. Vous le trouverez, j’en suis certain, comme vous avez trouvé votre inspiration. Continuez de faire vivre l’art! La Triade

Je souris, fier de moi, fier de ma rencontre, fier de mes accomplissements, fiers de ma journée.
« Merci. », que je murmure dans le vent.
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